« Vous êtes bien professionnel de santé, non ? Je vous ai vu sur l’annuaire santé.fr, avec votre numéro officiel. » Ce patient venait de tomber sur mon numéro RPPS en cherchant mes coordonnées. Sa confusion est légitime. Depuis fin 2024, les ostéopathes figurent dans le même répertoire national que les médecins, les infirmiers ou les kinésithérapeutes. Mais la vraie question n’est peut-être pas de savoir si nous sommes une profession de santé. C’est de savoir si nous sommes, aujourd’hui, une profession assez homogène et structurée pour le devenir.
Non. Le passage du fichier ADELI au RPPS, le 11 octobre 2024, est une bascule administrative. L’Agence du Numérique en Santé le précise elle-même : ce répertoire sert à identifier les professionnels intervenant dans le système de santé. Il ne modifie pas, à lui seul, le statut juridique de la profession. Le RPPS est une reconnaissance administrative. Ce n’est pas une reconnaissance comme profession de santé.
Le 23 avril 2026, le ministère de la Santé a répondu à une question posée au Sénat. Sa réponse est sans ambiguïté : le Gouvernement n’envisage pas de reconnaître l’ostéopathie comme profession de santé. Deux arguments reviennent. D’abord, la diversité de nos pratiques. Ensuite, l’insuffisance de consensus sur le champ et les données scientifiques nécessaires pour établir un référentiel d’activité et de compétences. Résultat concret : pas d’ordre professionnel, pas de code de déontologie porté par un ordre, et pas de numerus clausus national comparable à celui de certaines professions de santé. Notre statut ne nous permet pas non plus d’intégrer les CPTS ou les maisons de santé pluriprofessionnelles dans les mêmes conditions que les professions de santé qui en constituent le socle juridique.
Ce refus n’est pas propre à 2026. Le Sénat rappelle que la question revient régulièrement depuis la loi fondatrice de 2002. Aucun gouvernement n’a changé de position sur le fond.
Et si le ministère avait, sur un point, raison ? Ces dernières années, certaines écoles d’ostéopathie, parmi les plus importantes, ont été rachetées par des groupes financiers. Ces groupes se sont développés par acquisitions successives, plutôt que par la création de nouveaux établissements. On peut légitimement se demander si ce mode de développement laisse toute la place nécessaire à l’exigence pédagogique. Une question posée à l’Assemblée nationale par le député Joël Bruneau va dans ce sens. Il y évoque « une dégradation notable de la qualité des cursus », une « forte hétérogénéité », et une précarisation touchant, selon lui, « au moins 50 % des praticiens ». Le gouvernement a engagé une réflexion sur la réforme de l’agrément des écoles. Dans l’attente, un décret de septembre 2025 a prorogé jusqu’au 1er septembre 2028 les agréments arrivant à échéance en 2026 et 2027.
De mon point de vue, et avec toute la prudence que le sujet impose, il manque sans doute un examen national commun. Aujourd’hui, l’État fixe le programme scolaire, mais pas son contenu réel. Deux écoles peuvent afficher le même intitulé de matière et enseigner des pratiques totalement différentes. Un tel examen uniformiserait donc moins le niveau de sortie que les pratiques elles-mêmes. Ce serait déjà une avancée considérable.
Il manque aussi, à mon sens, une véritable définition commune du métier. Le décret de 2007 a défini juridiquement notre exercice autour de la prise en charge manuelle des troubles fonctionnels. Il exclut les pathologies organiques qui nécessitent une prise en charge médicale, et impose l’orientation vers un médecin dans certaines situations. Cette définition réglementaire ne recouvre pas forcément l’ensemble des conceptions historiques ou pédagogiques de l’ostéopathie, plus anciennes et plus globales. Selon l’école dont on sort, on continue donc de pratiquer une ostéopathie très mécanique, ou au contraire une approche plus proche de cette philosophie d’origine. Chacun interprète le métier à sa manière. Cela alimente très concrètement l’argument de l’hétérogénéité avancé par le ministère.
Il manque enfin un organisme régulateur. Sa mission serait de faire respecter ce que nos décrets interdisent déjà. Les manipulations gynéco-obstétricales et les touchers pelviens sont ainsi formellement proscrits. Un numerus clausus national manque, plus certainement encore. Chaque école a bien une capacité d’accueil fixée par son agrément, mais rien ne régule le nombre total de diplômés à l’échelle du pays. La question du nombre de diplômés mérite, elle aussi, d’être posée. Ouvrir toujours plus de places ne sert probablement ni les étudiants ni les patients.
Ce ménage interne rejoint d’ailleurs la question du statut. Le précédent des kinésithérapeutes est éclairant, mais il faut se méfier des raccourcis. En 1946, ils obtiennent leur diplôme d’État et leur remboursement. En échange, ils héritent d’une prescription médicale obligatoire et de tarifs conventionnés. Le médecin garde en effet la compétence légale de diagnostic. Ce cadre a mis des décennies à s’assouplir. Ce n’est qu’en 2023, avec l’avenant conventionnel n° 7, qu’ils obtiennent un accès direct sans prescription. Cet accès reste limité aux structures coordonnées, et plafonné à 8 séances. Or, l’ostéopathie a déjà ce que les kinés ont dû reconquérir pas à pas. L’accès direct partout, et une liberté tarifaire totale. Un futur statut de profession de santé ne déterminerait pas mécaniquement notre régime de prescription ou de remboursement. Ces éléments dépendraient de textes distincts. L’histoire des kinés montre en revanche qu’une profession de santé peut être reconnue tout en étant soumise à un cadre conventionnel et à des règles d’exercice beaucoup plus encadrées que celles de l’ostéopathie aujourd’hui.
C’est peut-être pour cette raison que certains syndicats préfèrent une autre voie. Plutôt que le statut de profession de santé, ils demandent la création d’une autorité de régulation indépendante. Elle pourrait imposer un examen national, une définition claire du métier, et exclure les dérives. Elle pourrait aussi instaurer un numerus clausus national. Le tout, sans nous faire basculer automatiquement dans le cadre de la prescription médicale et des tarifs conventionnés.
En 2026, le vrai sujet n’est donc peut-être pas de réclamer un statut. C’est de déterminer quel niveau de réglementation, de standardisation et de structuration permettrait à l’ostéopathie de présenter un cadre suffisamment homogène pour envisager, demain, une reconnaissance différente. Quelle qu’en soit la forme. Le numéro RPPS, lui, ne répond à aucune des deux questions. Dans le prochain article de cette série, on verra ce que cela change pour le remboursement de vos séances. On y regardera aussi la menace qui pèse sur 2026.